SITUATION ACTUELLE DU BLANCHON

Qu’en est-il depuis que le Canada a formellement interdit la chasse au blanchon en 1987? Notre phoque est-il à l’abri de toutes autres menaces? Voici des nouvelles fraîches!

Par Francine Saint-Laurent
Hiver 2019

Des phoques nouveau-nés assommés à coups de hakapik (gourdin), écorchés vifs, trempant dans une mare de sang et traînés sur la glace. Ces images-chocs ont soulevé une vague d’indignation et des débats émotifs dans plusieurs pays. L’apparence mignonne du petit du phoque du Groenland y a certes été pour quelque chose. Ses grands yeux noirs ronds comme des billes et sa fourrure toute blanche – qui lui confèrent l’aspect d’un joli jouet en peluche – en ont ému plus d’un. Par anthropomorphisme, certaines organisations de défense des animaux ont utilisé dans leurs campagnes publicitaires le mot « bébé » phoque afin d’émouvoir davantage l’opinion publique quand pourtant on dit « chiot » et « caneton » pour désigner les petits du chien et du canard. Le nom du petit du phoque du Groenland est « blanchon », « chiot » ou « veau ».

Le phoque du Groenland (Pagophilus groenlandicus) La femelle accompagnée de son petit | Source : Zanskar

La population de phoques a explosé depuis 30 ans

La fin de la chasse au blanchon à des fins commerciales et personnelles en 1987 au Canada a entraîné une recrudescence de la population du phoque du Groenland (pagophilus groenlandicus). « En 1987, on estimait à 3 millions le nombre d’animaux. Dix ans plus tard, la population du phoque du Groenland de l’Atlantique Nord-Ouest atteignait 6 millions d’individus et, en 2012, le nombre était passé à 7,5 millions », de dire Mike Hammill, chercheur scientifique de Pêches et des Océans Canada (MPO). Même si notre scientifique préfère parler d’une « population très abondante » plutôt que d’une « surpopulation de phoques », il avoue que la quantité de poissons et d’invertébrés consommée par un si grand nombre de phoques est énorme. « Un phoque du Groenland adulte peut manger environ de 3 à 5% de son poids par jour, c’est-à-dire 3 kilos (plus de 6 livres). Le calcul est simple : 7,5 millions de phoques multipliés par 3 égalent 22,5 millions de proies consommées tous les jours! C’est beaucoup! » Des chiffres conservateurs? Possible, puisque la dernière estimation date de quelques années. Aujourd’hui, on ignore la quantité actuelle de phoques.

Jeune phoque du Groenland âgé de moins de deux semaines | Source : MPO

Des chiffres qui ne font pas la joie de tous

« Le phoque du Groenland et le phoque gris mangent près de 19 fois plus de poissons qu’il nous est permis d’en pêcher dans l’est du Canada », s’exclame Gil Thériault, directeur de l’ACPIQ dont le bureau administratif se trouve aux îles de la Madeleine, un archipel où la pêche est pratiquée depuis des générations. Il explique que même si l’on ne pratique plus la chasse au blanchon depuis 1987, on peut chasser le phoque du Groenland vers l’âge de 12 jours au moment du sevrage et quand celui-ci a perdu son pelage tout blanc. Et contrairement aux images véhiculées par des groupes opposés à la chasse au phoque, les phoques ne sont pas écorchés vifs et massacrés. Les règlements de chasse au Canada relatifs à l’abattage des phoques sont très sévères. (1) Pour Gil Thériault, la recrudescence du nombre de phoques fait peur malgré que le quota annuel de phoques du Groenland soit de 400 000 et celui du phoque gris, de 60 000. « Or, on est loin du compte, puisque les chasseurs canadiens prélèvent en moyenne par année depuis cinq ans de 50 000 à 60 000 phoques du Groenland et quelque 2 000 phoques gris. » Selon lui, le vase a débordé, la population de phoques est devenue à présent hors de contrôle. « Il y a des stocks de poissons qu’on ne voit plus. Les raisons? L’abondance du phoque, la hausse des températures et la surpêche. »

Le scientifique Mike Hammill (à droite) | Source : MPO

La surabondance au détriment du phoque

Le scientifique Mike Hammill, qui travaille sur les phoques depuis 40 ans, nuance ces propos. « Le phoque du Groenland se nourrit aussi dans les eaux arctiques, des régions comme le détroit d’Hudson et de la terre de Baffin, là où les activités de pêche commerciale demeurent encore infimes. De plus, le phoque du Groenland consomme peu durant les mois de mars ou avril, période de la mise bas, de la lactation et de la mue. » Cependant, notre chercheur admet qu’il y a des choses inhabituelles qui se passent dans la mer. « On sent que la concurrence entre phoques est plus vive pour obtenir de la nourriture. Leur taille est plus légère. La longueur d’un phoque adulte était de 170 cm entre 1976 et 1983. À présent, elle est de 165 cm. Son poids a aussi diminué de 24 kg (52 livres) depuis. Ce n’est pas rien. » Des individus plus fragiles? Pour Gil Thériault, cela entraîne nécessairement des conséquences importantes sur le phoque. « Les risques de maladie sont plus élevés. On a noté également beaucoup plus de blessures qu’avant sur des phoques prélevés; elles seraient liées à des luttes de territoire pour se nourrir et procréer. En fait, ils doivent se battre pour tout. Aussi, les petits se font tuer par des mâles adultes afin que la femelle puisse procréer de nouveau et plus vite. » Selon Gil Thériault, il faut prélever davantage de phoques. L’animal prélevé est utilisé à 98%, du museau à la queue, donc il n’y a aucun gaspillage. « La viande de phoque, une viande sauvage, constitue un élément important du régime alimentaire des Inuits.(2) Ce n’est pas pour rien qu’on les appelle le peuple des phoques. » Il ajoute que les peaux sont un produit naturel provenant d’une ressource naturelle durable, recyclable et biodégradable. « Sans oublier que l’huile de phoque est utilisée dans des produits de santé contenant des omégas-3. Plus encore, on songe également à développer commercialement l’huile de cuisson. Et ce n’est pas tout : les abats sont utilisés pour appâter les crustacés, et les os de même que les griffes sont achetés par des collectionneurs ou pour la fabrication de bijoux. » Selon lui, la demande des produits dérivés du phoque demeure élevée. « Le principal obstacle demeure les restrictions d’accès aux marchés dans l’Union européenne (UE) et également aux États-Unis liées à des pressions exercées par d’importants groupes de lobbyistes professionnels de défense des animaux », conclut-il.

L’éditrice Francine Saint-Laurent en compagnie d’un blanchon

Fiche technique :

  • Taille : les phoques du Groenland mâles et femelles possèdent une taille similaire. La taille moyenne d’un adulte est 1,65 m de longueur, et son poids se situe entre 130 et 150 kg.
  • Espérance de vie : 25 à 35 ans.
  • Prédateurs : l’épaulard, le morse, l’ours blanc, le requin et l’homme;
  • Reproduction et cycle de vie : la femelle donne un petit par année.
  • Nourriture : Le phoque du Groenland est un mammifère marin carnivore. Il se nourrit d’une grande diversité de poissons. Même s’il est friand de capelan et de morue arctique, il apprécie également le hareng, le chabot, la morue franche, le flétan du Groenland, le sébaste et la plie. Il consomme également des crustacés, ces crevettes et d’autres sortes d’invertébrés. Il se nourrit également de krill* (la nourriture des baleines).

* Depuis 1998, un moratoire sur l’émission de nouveaux permis de pêche qui vise toutes les espèces fourragères inexploitées (incluant le krill) a été décrété par le ministre des Pêches et des Océans et demeure toujours en vigueur dans l’est du Canada.

Source : Programme de rétablissement du rorqual bleu (Balaenoptera musculus), population de l’Atlantique Nord-Ouest au Canada.

Sources :
(1) http://www.dfo-mpo.gc.ca/fm-gp/seal-phoque/humane-sans-cruaute-fra.htm
(2) Voir le film Inuk en colère (en anglais)

Pour plus d’informations :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Chasse_aux_phoques

Aire de répartition, aires de mises bas et voies migratoires du phoque du Groenland dans l’Atlantique Nord-Ouest :

Aire de répartition, voies migratoires et aires de mise bas des phoques du Groenland dans l’Atlantique Nord-Ouest | Source : MPO

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