Les Oies des neiges devenues trop nombreuses?

Dans la première moitié du 20e siècle, elles étaient à peine de 2 000 à 3 000. Aujourd’hui, elles ont atteint le chiffre incroyable de 750 000 à 1 million d’oiseaux!

Par Francine Saint-Laurent
Printemps – été 2019

Comment expliquer cette augmentation spectaculaire? Il existe plusieurs raisons : la création de refuges où la chasse est interdite, l’arrêt complet de la chasse aux États-Unis jusqu’en 1975, une plus grande disponibilité des cultures agricoles qui leur offrent un garde-manger bien garni, les changements climatiques, le déclin récent de la récolte par la chasse, entre autres. Sans jouer à l’oiseau de malheur, les scientifiques craignent que cette surabondance de la Grande Oie des neiges (Chen caerulescens atlantica) ait un impact important de la perte de la biodiversité. En effet, une abondance excessive de la Grande Oie des neiges pourrait entraîner des conséquences négatives non seulement pour elles – qui se nourrissent de plantes dont certaines prennent beaucoup de temps à se rétablir –, mais aussi pour les animaux et oiseaux qui partagent le même habitat qu’elles. Les scientifiques ont toutes les raisons du monde de s’inquiéter, car du côté de la Petite Oie des neiges, le phénomène de destruction de son habitat a été observé dans la partie subarctique (côté ouest de la Baie d’Hudson).

Josée Lefebvre, biologiste aux oies de l’Arctique. Source : Josée Lefebvre

« Les mesures spéciales de conservation comme, notamment, la récolte des oies au printemps permise depuis 1999, l’augmentation des quotas de chasse à l’automne ainsi que l’utilisation des appeaux électroniques, ont été mises en place chez la Grande Oie des neiges, car on craignait qu’on en arrive là très vite », dit Josée Lefebvre, biologiste au Service canadien de la faune. Fort heureusement, car on estime que, sans ces mesures, le taux de croissance de la population aurait permis à celle-ci de doubler tous les huit ans. Si la population avait continué de croître à ce rythme, on aurait rapidement constaté le surbroutement. Toutefois, la bataille ne semble pas être tout à fait gagnée. L’impact touchant les limicoles (oiseaux qui vivent et se nourrissent dans les vasières) a été constaté sur les sites de nidification arctique de la Grande Oie des neiges. « Et sur les aires de migration?  On se doute bien que le phénomène peut avoir un impact. Toutefois, à ma connaissance, aucune étude n’a été faite sur le sujet. »

Les oies nuisent aux efforts des agriculteurs

Les oies s’alimentent surtout de rhizomes (tiges souterraines) ou de racines du scirpe d’Amérique (une espèce de plante des marais d’Amérique du Nord). Leur bec pointu, puissant et efficace leur permet d’extirper avec facilité les racines du scirpe des vases épaisses. Or, au fil de quelques décennies, on a vu les champs de monoculture prendre davantage d’expansion. S’il est vrai que la monoculture affecte certaines espèces animales, d’autres espèces, par contre, tirent parti de cette grande disponibilité des cultures. C’est le cas de la Grande Oie des neiges. En plus du scirpe d’Amérique, celle-ci a de plus en plus pris goût au maïs, au trèfle, aux déchets d’avoine, aux mauvaises herbes. Les terres regorgeant de graines au sol font le délice de l’oie. Cette plus grande variété de « mets » a grandement modifié le parcours migratoire de la Grande Oie des neiges. En effet, on découvre depuis quelques années des rassemblements d’oies à des endroits qu’elles avaient peu l’habitude de fréquenter. Plus encore, les oies ne se limitent plus aux restes. Voilà qu’elles attaquent à présent les champs de céréales et de foin encore debout. Sans oublier les semences du printemps et d’automne que les oiseaux savent trouver en fouillant dans la terre et qui sont rapidement dévorées. En faisant le plein d’énergie, les oies sont plus aptes à affronter des obstacles, à atteindre un taux de survie plus élevé et à avoir plus d’oisillons, lesquels, eux aussi, consommeront davantage. Quand plusieurs centaines d’oies se rassemblent au même endroit, les semences d’un agriculteur peuvent être ruinées en une seule journée. Heureusement pour lui, il peut bénéficier d’une protection de la Financière agricole permettant de couvrir jusqu’à 90 % des pertes de rendement et des frais de la reprise de travaux à la suite des dommages causés par la sauvagine. De 2014 à 2018, le montant des indemnités versées est passé de 659 502 $ à 1 623 500 $, des sommes provenant de la poche des contribuables.

Réduire la population d’oies

« L’objectif du Service canadien de la faune et du Conseil de la voie migratoire de l’Atlantique est d’avoir une population qui varie entre 500 000 et 750 000 oiseaux. Ce niveau de population permettrait de maintenir une population en santé et de réduire les risques d’atteinte à l’intégrité écologique des habitats et de la biodiversité », précise Josée Lefebvre en ajoutant que ce niveau permettrait aussi à la population de récupérer à la suite de catastrophes naturelles ou anthropiques (relatives aux activités humaines) tout en réduisant au minimum les pertes liées aux dommages agricoles et en optimisant les retombées socio-économiques.

Comment peut-on réduire la population d’oies? Le problème, c’est que les mesures de contrôle ne donnent plus les résultats escomptés. Par exemple, l’effarouchement de la Grande Oie des neiges devient plus difficile à organiser. Les oiseaux se sont adaptés. Ils restent moins longtemps à la même place et se promènent en plus petits groupes. La chasse printanière est moins fructueuse depuis son ouverture en 1999.  « C’est vrai. La récolte printanière a été très populaire les premières années. Sa popularité a diminué après 2002. On émet l’hypothèse que ça pourrait être lié à la difficulté de chasser cet oiseau, entre autres. Le nombre de jours de chasse et d’oies récoltées varie d’une année à l’autre, mais aucune tendance claire ne semble se dessiner », avoue notre scientifique.

La population de la Petite Oie des neiges devenue incontrôlable?

Si la population de la Grande Oie des neiges n’a pas encore atteint le seuil d’abondance critique, la situation semble tout autre pour la Petite Oie des neiges. Malgré tous les efforts – récolte des oies au printemps, augmentation des quotas de chasse et utilisation des appeaux électroniques – déployés pour réduire le nombre d’oiseaux, la population continue de croître. « En effet, la population des Petites Oies des neiges est toujours en croissance mais semble moins forte », dit Josée Lefebvre. Toujours en croissance? Ce facteur sème une certaine inquiétude chez les chercheurs. « Il est difficile d’avoir une estimation précise de la population de la Petite Oie des neiges puisque les oiseaux – contrairement à la Grande Oie des neiges – ne se concentrent pas en un même endroit, mais s’étalent sur trois ou quatre provinces.  Les chiffres estimatifs de la population varient, mais on l’estime à quelque 15 à 25 millions d’oiseaux. C’est énorme! »

Quelle est la différence entre la Grande Oie des neiges et la Petite Oie des neiges?

Ce sont deux sous-espèces de l’Oie des neiges (nom officiel) qu’on appelait, il y a plusieurs années, l’Oie blanche. La Grande Oie des neiges occupe l’est de l’Amérique du Nord et elle est un peu plus grosse que la Petite Oie des neiges, qui se retrouve dans l’Ouest.

Pour en connaître davantage sur la surabondance de l’oie des neiges :
canada.ca/fr/environnement-changement-climatique/services/chasse-oiseaux-migrateurs-gibier/especes-surabondantes-mesures-speciales-conservation.html

Répartition de la Grande Oie des neiges. Source : Service canadien de la faune. Les grandes oies, si majestueuses soient-elles, sont susceptibles de causer des dommages à l’environnement. Il existe une seule population de Grandes Oies des neiges dans le monde, et elle se trouve presque entièrement dans les limites de la voie de migration de l’Atlantique en Amérique du Nord.

Laissez-nous vos commentaires

Cet espace est le vôtre, n’hésitez pas à nous laisser vos remarques, commentaires ou suggestions.
Veuillez entrer vos commentaires
Veuillez entrer votre nom