Et si les éléphants avaient peur des abeilles?
Voilà la question que se pose le professeur Fritz Vollrath, actuel président de l’ONG britannique Save the Elephants, alors qu’il étudie les éléphants dans Samburu, dans le nord du Kenya, au début des années 2000. À cette époque, une légende racontée par des paysans l’intrigue particulièrement : les éléphants éviteraient les arbres abritant des ruches sauvages alors qu’ils n’hésitent pas à casser ou à déraciner les autres.
Par Francine Saint-Laurent
21 mars 2026

Directrice de la coexistence à Save the Elephants. © Naiya Raja
Lever le voile sur ce mystère
Afin de vérifier si cette légende repose sur des faits réels, Fritz Vollrath invite une étudiante, Lucy King, à tester d’une manière scientifique si l’imposant pachyderme a en effet peur des abeilles – lesquelles pourtant mesurent à peine 12 mm de longueur – dans le cadre de ses études de maîtrise et de doctorat à l’université d’Oxford, en Angleterre.
Au cours de ses recherches en Afrique, notre chercheuse a une idée : suspendre des ruches à des poteaux reliés les uns aux autres par un fil de fer – un système que l’on pourrait appeler des clôtures d’abeilles – afin d’empêcher les pachydermes d’envahir et de détruire les cultures. Si un éléphant a le malheur de les franchir, qui sait? Peut-être que les abeilles réagiraient d’une manière agressive et l’attaqueraient farouchement. L’expérience est une réussite! La preuve? Lucy King indique au magazine Faune Nature qu’une étude de neuf ans, menée à Tsavo dans le sud du Kenya et publiée en 2024, révèle que les éléphants de savane évitaient les clôtures d’abeilles jusqu’à 86 % du temps pendant la haute saison agricole.
« Mieux encore, toutes saisons confondues, y compris au cours d’une année de sécheresse, les clôtures ont dissuadé en moyenne 76 % des éléphants, qui ont une peur naturelle des abeilles, car leurs piqûres sont très douloureuses particulièrement dans les endroits sensibles comme les yeux, la trompe et la bouche » indique Lucy King.

UN SYSTÈME DE DISSUASION ÉCOLOGIQUE
Les clôtures de ruches sont particulièrement efficaces dans les zones agricoles à petite échelle bénéficiant d’une pluviométrie suffisante qui fournit suffisamment de nourriture et d’eau naturelles aux abeilles et où les clôtures d’abeilles sont visibles et installées dans des champs agricoles ouverts. Cette méthode de dissuasion écologique des éléphants a été particulièrement efficace dans le sud du Kenya et en Tanzanie, où un engagement communautaire étroit et une surveillance soutenue ont été possibles.
« Cependant, les clôtures de ruches sont généralement moins adaptées aux grandes exploitations agricoles ou aux zones densément peuplées où l’activité humaine quotidienne est intense, comme là où on trouve des écoles, et aux régions semi-arides, lesquelles ne conviennent pas aux abeilles en raison du manque d’eau et de nourriture », indique notre chercheuse.

Les résultats sont-ils moins concluants avec un certain type d’éléphant?
Cette expérience des clôtures d’abeilles a été également tentée par deux biologistes du Zoo de Granby au Québec, Louis Lazure et Mélissa Loiseau, dans la périphérie du parc national de Campo-Ma’an au Cameroun. Sachant qu’il existe deux espèces distinctes d’éléphants en Afrique – l’éléphant de savane et l’éléphant de forêt – les deux chercheurs ont voulu vérifier si ce système pouvait également fonctionner dans le cas des éléphants de forêt vivant généralement dans les forêts denses d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest. Leur recherche revêtait d’autant plus d’importance qu’il existe un conflit réel entre l’agriculteur et l’éléphant.
Selon eux, le problème tient au fait que les éléphants sont grandement friands des fruits, ce qui les incite à sortir de la forêt.
« Ils aiment beaucoup manger les mangues, les goyaves, les bananes. Tout ce qui est un fruit. Donc, les éléphants arrivent et vont se nourrir de tout ce qu’ils trouvent. En une nuit, un éléphant peut pratiquement ruiner toutes les récoltes de la saison » indique Louis Lazure avant d’ajouter :
« Je suis allé parler directement aux agriculteurs de là-bas. Ils sont convaincus que les clôtures d’abeilles on un effet assez dissuasif auprès des éléphants de forêt, mais sans être une solution parfaite, vraiment pas! Certains paysans ont même abandonné le projet. »
Pour Lucy King, même si l’organisation Save the Elephants pour laquelle elle travaille a récolté beaucoup de données sur les éléphants de savane d’Afrique et peu sur les éléphants de forêt, elle croit que plusieurs facteurs peuvent expliquer la moins bonne efficacité du système de clôtures d’abeilles dans le cas des éléphants de forêt :
« En milieu forestier, il y a tellement d’arbres et d’endroits naturels où les abeilles sauvages peuvent se nicher qu’il est difficile d’augmenter le taux d’occupation des ruches artificielles, explique-t-elle. Aussi, d’après les témoignages de certains agents de terrain qui ont essayé cet outil, le défi semble résider principalement dans la gestion des ruches. »
La croissance rapide de la végétation selon la quantité de pluie qui est tombée peut exiger que les gestionnaires dégagent régulièrement la végétation autour des ruches et veillent à ce que l’herbe soit toujours moins haute que les habitations des abeilles. Aussi, ils doivent s’assurer d’une manière active que les ruches ne sont pas envahies par des fourmis et d’autres insectes à la recherche de miel et que les essaims demeurent en santé.
Le son des abeilles effraie
Il n’y a pas que les clôtures d’abeilles qui fonctionnent. De concert avec le Dr Joseph Soltis, bioacousticien venu à Samburu en 2008, notre chercheuse a tenté une nouvelle expérience : dissimuler dans les arbres des haut-parleurs diffusant des enregistrements d’abeilles agitées et bourdonnantes. Cela les a menés à des observations très intéressantes : le bourdonnement d’abeilles fait en effet peur aux éléphants. Plus encore, les imposants pachydermes sont également capables d’entendre et d’émettre des infrasons – que nos oreilles ne décèlent pas – pour s’alerter mutuellement du danger.
Nos butineuses procurent d’autres avantages
Pour les agriculteurs, en plus d’être des « chiens de garde » efficaces, les abeilles pollinisatrices sont également essentielles à la reproduction de plusieurs cultures. De plus, grâce à elles, ils peuvent fabriquer notamment des chandelles en cire d’abeille et du savon et créer des petits marchés de miel.

Écouter un extrait de Louis Lazure
« Oui, ils vendent le miel, une partie effectivement. Donc, ils en produisent suffisamment pour pouvoir en revendre… » indique Louis Lazure.
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Le saviez vous? Les abeilles piquent aussi la nuit
Bien que les éléphants de forêt se déplacent et se nourrissent également la nuit (ils ne dorment que 2 à 4 heures par nuit), ils ne sont pas à l’abri des attaques et piqûres douloureuses des abeilles.
« Les abeilles sont également actives durant l’obscurité et peuvent piquer pour défendre leurs ruches et leur couvain (c’est ce cas des espèces d’abeilles de la savane), ce qui laisse beaucoup de temps aux éléphants de forêt et aux abeilles pour interagir », indique Lucy King.
Les clôtures d’abeilles gagnent du terrain
À ce jour, les clôtures de ruches ont été adoptées dans 24 pays d’Afrique et d’Asie, où elles couvrent à la fois les savanes et les forêts où vivent les éléphants. Plus de 14 000 ruches ont été installées sur 101 sites avec le soutien direct sur le terrain, la formation et les conseils techniques fournis par Save the Elephants dans plusieurs pays tels que le Kenya, le Botswana, le Mozambique et la Tanzanie.
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